Film/horreur : Grave/Raw

Raw (2016) 99min | Dra­ma, Fan­ta­sy, Hor­ror | March 15, 2017 (Bel­gium) Sum­ma­ry :
Coun­tries : France, Bel­gium, Ita­lyLan­guages : French
Sur le coup :
Après coup :

Les plaisirs interdits

Bon, d’emblée, l’im­por­tant, c’est de ne pas lire de synop­sis détaillé ou de révé­la­tions sur le scé­na­rio. Je suis ren­tré dans le film de Ducour­nau avec, comme seule pré­con­cep­tion, que ç’a­vait été bien reçu à sa sor­tie. Le peu d’in­for­ma­tion dont j’é­tais muni n’a qu’am­pli­fié mes sen­sa­tions face à ce petit tré­sor du body hor­ror. Sachez que c’est un film qui raconte une his­toire de cannibalisme.

Le constat de base est très Cro­nen­berg – l’être humain et ses sys­tèmes ont besoin de viande pour fonc­tion­ner, et en consomment en quan­ti­té astro­no­mique – que ce soit ani­male pour la conver­tir en éner­gie, ou humaine pour la conver­tir en toutes sortes d’autres choses. C’est un motif qui revient très sou­vent dans les images du film, qui, loin de se limi­ter à des scènes crues (il n’y a que très peu au final), sou­lève des contrastes et des ques­tions de par ses dia­logues qui sont ron­de­ments bien écrits.

On n’a qu’à pen­ser à l’i­ni­tia­tion à l’u­ni­ver­si­té pour y voir une scène ou les jeunes arri­vants sont consom­més par le rite (humi­liant) orga­ni­sé par les anciens (on les voit, qui filent à tra­vers un esca­lier en coli­ma­çon, tel un gigan­tesque intes­tin qui les digère) et tran­ver­sés dans une séquence de débauche étu­diante à l’é­clai­rage rouge sang, digne d’un Gas­par Noé). Les inno­cents sont ingé­rés et trans­for­més en matière éduquable.

Mais reve­nons un peu en arrière ; on y suit Jus­tine, qui est végé­ta­rienne et gérée par une mère enva­his­sante (qui va jus­qu’à piquer une crise parce qu’on a, acci­den­tel­le­ment, glis­sé une bou­lette de viande dans les patates de sa fille dans une café­té­ria) et un père sou­mis, écra­sé. Elle passe (enfin) à l’u­ni­ver­si­té vété­ri­naire du coin, rejoindre sa soeur aînée (et, ain­si, suivre toute la lignée fami­liale). L’u­ni­ver­si­té va défi­ni­te­ve­ment lui faire connaître les plai­sirs de la chair, sous toutes ses formes et ses saveurs.

La déshumanisation

Plu­sieurs scènes sou­lignent les aspects froids du rap­port au corps, qu’il soit ani­mal ou humain, et du trai­te­ment hau­tain et dés­in­car­né que peuvent infli­ger les humains à leurs “infé­rieurs” (où, ici, l’a­ni­mal est défi­ni­ti­ve­ment en bas de l’échelle).

L’ab­sur­di­té d’une can­tine dans une uni­ver­si­té vété­ri­naire où l’op­tion végé­ta­rienne n’existe pas (Jus­tine refuse de la viande dans son repas et l’employée de lui deman­der d’un ton dégoû­té : “pas de pro­téines?”). On s’at­tend donc à ce qu’ils apprennent à soi­gner les bêtes tout en les dévorant.

La même uni­ver­si­té dans laquelle le pro­fes­seur de Jus­tine ne lui offre aucune empa­thie alors qu’elle se retrouve dans une embrouille, sous pré­texte qu’elle est brillante et qu’elle n’a donc pas de mérite.

Ou l’in­fir­mière du cam­pus qui lui raconte un épi­sode alors qu’elle tra­vaille à l’hô­pi­tal, où le per­son­nel qui doit trai­ter une jeune fille malade ne se pré­oc­cupe que son poids, de son enve­loppe corporelle.

Autant d’exemples d’êtres qui en “consomment” d’autres pour vivre.

L’oeuvre cinématographique

Le film se divise en deux, avec un pivot défi­ni à 46 minutes ; la pre­mière moi­tié s’ar­ti­cule autour d’une trame nar­ra­tive tra­di­tion­nelle. Post-pivot, on tombe dans une fable sur­réa­liste au rhythme accé­lé­ré. Les révé­la­tions s’ac­cu­mulent une à une jus­qu’à la finale (peut-être pré­vi­sible pour cer­tains mais quand même très bien ficelée).

Ducour­nau marie aisé­ment plu­sieurs styles visuels, avec des influences si ce n’est des clins d’oeil directs à De Pal­ma (para­phra­sant Car­rie) et à Kathryn Bige­low et son Near Dark[i]Near Dark est un film de vam­pires (un autre à pro­pos des êtres qui s’entre-consomment) néo-wes­tern mécon­nu parce que long­temps non-dis­po­nible ; il vaut le détour. (la soeur aînée a un look qui se marie­rait bien avec la famille tor­due, et le film est au ser­vice de son his­toire et ses pro­ta­go­nistes plu­tôt qu’une orgie d’ef­fets spéciaux).

C’est une oeuvre sai­sis­sante (qui passe haut la main le Bech­del Test – les per­son­nages prin­ci­paux sont des femmes et sont fas­ci­nantes, réa­listes et atta­chantes), qui fait réflé­chir de par son dis­cours sur la rela­tion entre l’être humain et le bétail, et qui nous montre que le bétail n’est pas tou­jours animal.

Et donc

J’al­lais ter­mi­ner en affir­mant que Ducour­nau est à sur­veiller, mais ce serait redon­dant. Son opus sui­vant, Titane, est repar­ti avec la Palme d’Or à Cannes, ce qui fait d’elle la seule réci­pien­daire fémi­nine (Jane Cam­pion, 28 ans avant, ne l’a­vais reçue qu’ex-aequo)!

Me reste plus qu’à vous sou­hai­ter un bon visionnement !

Vu sur DVD. [ii]En 480p, de sur­croît, mais ça ne nuit pas au maté­riel, qui n’est pas une fresque à grand déploie­ment

Notes

Notes
i Near Dark est un film de vam­pires (un autre à pro­pos des êtres qui s’entre-consomment) néo-wes­tern mécon­nu parce que long­temps non-dis­po­nible ; il vaut le détour.
ii En 480p, de sur­croît, mais ça ne nuit pas au maté­riel, qui n’est pas une fresque à grand déploiement
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